Andro Wekua

Untitled, 2010–2011

© Collection FRAC Nord-Pas de Calais, Dunkerque, © D.R

Mannequin de cire et structure aluminium et bois

118 × 83 × 57 cm  (statue)

Français

GIGANTISME : ART ET INDUSTRIE

Inauguration le samedi 20 avril


GIGANTISME : ART ET INDUSTRIE

PARCOURS D’ŒUVRES 1947 – 1989

 

Les co-commissaires : Keren Detton, Géraldine Gourbe et Sophie Warlop

 

Le gigantisme se caractérise par un état d’esprit unique qui, après la Deuxième Guerre mondiale, a œuvré au fondement même de la modernité européenne. Cette histoire culturelle, artistique doit sa singularité à une convergence singulière entre l’art et l’industrie, opérant une mutation des gestes, des processus et des idées.
Ce patrimoine vivant, sur lequel il existe peu d’écrits, nécessite que l’on s’en empare. Comprendre comment cette modernité occidentale s’est pensée, formée, diffusée permet d’en saisir les enjeux fondamentaux. La mise en perspective de son évolution aura pour vertu de contourner les oppositions binaires entre globalisation et nationalisme et de donner de l’amplitude, du recul quant à la dualité progrès versus décélération.

 

Qualifiée par les historiens d’ « année-pivot », « d’année-janus », 1947 marque l’initiative d’une reconstruction après une crise existentielle sans précédent, où la notion fondatrice d’humanisme et ses valeurs concomitantes ont été sérieusement ébranlées. Les « identités nationales » réduites et essentialisées, durant les années noires, deviennent à partir de la fin des années 1940, l’enjeu d’une appropriation artistique, intellectuelle, sociale et économique. Une effervescence collective qui souhaite participer à l’avènement d’un futur confiant. À l’image d’une adhésion commune à un avenir sans conflit et sans crise, un paysage nouveau émerge en un temps record – autre qualité du gigantisme – à partir du milieu des années 1950, s’accélérant dans les années 1960.

 

 

L’exploitation des matières premières et la mise en circulation des énergies – acier, charbon, pétrole, électricité nucléaire etc. – au cœur de la puissance industrielle et de la politique internationale avec la Communauté Européenne de Charbon et d’Acier, transforment tout un rapport à l’espace, visible de manière colossale, gigantesque, dans les campagnes, les côtes et les villes. Ces nouvelles échelles spatiales – qui plus est adossées à la possibilité de penser un monde au-delà de la Terre – se reportent dans les formes produites qui tendent à s’émanciper du cadre de la peinture et du socle de la sculpture. Ces œuvres naissent grâce à des collaborations entre artistes et ingénieurs ou architectes. On pourrait dans certains cas parler d’un land art concomitant au land art nord-américain plus connu. Des savoir-faire liés aux
activités productivistes comme la soudure, l’assemblage, l’accumulation, le styling etc. se métamorphosent en gestes d’artistes. Ces collaborations, encouragées par une politique culturelle nouvelle, constituent une histoire des pratiques artistiques et industrielles importantes et particulièrement fertiles jusqu’au choc pétrolier des années 1970, ébranlant la foi dans un futur sans rupture.

 

La mutation notable est l’augmentation du niveau de vie pour un plus grand nombre d’européens, qui entraîne la production, la diversification d’objets quotidiens de plus en plus nombreux. Les biens de luxe comme la voiture, l’électroménager, deviennent des biens accessibles, dits de consommation, diffusés dans les salons, relayés par les médias et transcendés par les intellectuels en objets philosophiques. Ce qui était rare et singulier devient sériel à l’image des motifs démultipliés à l’infini par l’art abstrait français. Le gigantisme processuel, commun à l’industrie et à l’art, est concomitant d’un certain minimalisme à la française. Le design se redéfinit en simplifiant la forme-fonction en vue d’une meilleure productivité et s’invite autant dans les intérieurs domestiques que dans les vitrines en tant qu’installation
artistique. L’esthétique des supermarchés, des affiches publicitaires, des pavillons urbains imprègne un pop art made in France plus critique que certaines positions d’artistes fondateurs du mouvement.
Les villes nouvelles modernes, conçues dans les années 1960 et se multipliant dans les années 1970, se dotent d’un urbanisme empreint de visions artistiques. Pourtant dans un mouvement de bascule entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, la fantaisie qui accompagne la société des loisirs et se prolonge dans les projets architecturés et urbanistiques des artistes, se transforme en une critique de la société et de la culture de masse. Le détournement, le documentaire, la satire nourrissent les imaginaires. La modernité et ses envies de voir en grand deviennent spécieuses, moquées. Elle est jugée pour son goût de l’anonymat, de l’homogénéisation des singularités.

 

La marque, l’avènement de méthodes managériales et la maîtrise de nouveaux outils de télécommunication hérités d’une fascination – et suspicion prégnante depuis le Plan Marshall – des États-Unis sont porteurs d’une nouvelle modernité, d’un nouveau monde, en décalage avec celui qui avait relancé l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale. Une mode tertiaire prend le pas sur les cultures rurales et ouvrières annonçant la mutation des relations entre art et industrie. Le chômage devient menaçant. La présence des immigré.e.s venu.e.s des anciennes colonies et ayant grandement participé dans les années 1950-60 à la reconstruction des États, est remise en cause par des positions nationalistes émergentes.

 

Au cours des années 1980, les chaînes, les marques, les hypermarchés, la mode du jetable reconfigurent les centres et les périphéries urbains, ainsi que les frontières nationales. Certaines activités industrielles délaissées au profit d’autres témoignent de certaines transitions, cependant leurs architectures demeurent et fascinent par leur aspect de ruines grandioses, préfigurant les friches industrielles. Tout en étant attaquée pour son manque de puissance, de prospérité pour toutes et tous, l’industrie est porteuse d’un imaginaire, d’une cosmogonie puissante, qui continuent d’innerver les gestes artistiques, une certaine valeur symbolique qui réunit les deux univers. Les cultures visuelles, musicales, par la démultiplication des médias – presse, radio, télévision – sont au cœur d’une nouvelle dynamique art et industrie effervescente, à la fois dématérialisée, contre-culturelle et globalisante. En parallèle, les formes performatives et les installations vidéo, sonores, se multiplient. La chute du mur en 1989, vécue collectivement, simultanément et pas à pas à la télévision, bouscule une histoire et une géographie internationale écrite et mise en place pendant la Guerre froide. Elle annonce des nouveaux paradigmes géopolitique, écologique, technique qui s’imposent comme défis à cet état d’esprit, trait d’union entre art et industrie, qu’est le gigantisme.


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